Le pendule polaire (2005) est un plan-séquence qui tourne en boucle. L'action se situe dans le fjord qui mène à Longyearbyen, principale ville de Spitzberg, plus grande île de l'archipel du Svalbard, dans l'océan Arctique. Le 11 avril 2005, le bateau océanographique de l'Institut polaire norvégien, le Lance tente d'atteindre le port…
Devant l'épreuve de pénétration brutale du brise-glace dans la banquise, l'œil de la caméra paraît comme insensible, fixe, et surtout sans interférence sur ce qu'il capte.
Anne Durez, née en 1969 à Lille, vit et travaille à Paris.
«Engagé en 1996, son travail comprend des photographies, des vidéos et des performances.
Chaque oeuvre semble procéder de la mise en place d'un dilemme, de la rencontre de deux conditions a priori antithétiques et exclusives : l'instinct et le rituel, l'intime et le public, le faire et l'inaction, le possible et la contrainte,…»
Sébastien Masse
«Les propositions vidéographiques d'Anne Durez semblent toujours émaner d'un point de vue désincarné. (…)
Le cadrage se veut sans état d'âme, comme pré-calculé, de façon à demeurer hermétique à l'émergence imprévisible des événements. Un tel dispositif tend à produire un matériel visuel paradoxal, à la fois anonyme et attaché à un point de vue précis. (…)
Véritable œil du temps et des postures extrêmes, le regard inventé par l'artiste décale l'émotion du spectateur au profit d'un œil-machine, qui n'est pas sans évoquer celui préconisé par le cinéma d'Andy Warhol. C'est un visible inédit qui se révèle ici, loin des codes induits implicitement par l'œil anthropo-morphique, qui cherche à voir autrement le monde, ou à voir un monde autre.»
Stéphanie Katz
Impossible de dire si c'est le soir ou le matin,selon les catégories de nos latitudes : c'est vers l'extrême fin de la nuit polaire, au mois d'avril au Spitzberg, ces moments qu'Anne Durez affectionne, ces entre-deux de l'espace et du temps.
Une vidéo plus ancienne (2000), intitulée Indifférences, montrait déjà ce moment de fin de la nuit, juste avant l'aube. Passage encore, en 2004, avec cette performance où, sous les doigts d'un maquilleur de cinéma, elle se fait vieillir ostensiblement, et dont la forme visible consiste en une vidéo et quatre photos, sous le titre Figure toi, scrute aussi le passage. Passage toujours, dans la vidéo Simo, entre la blanche européenne qu'elle est et la noire africaine qu'elle devient, le temps d'une transformation opérée par des femmes camerounaises.
Entre la nuit et le jour polaires, donc. Très peu de lumière. Un bruit étrange. L'artiste filme à travers sa fenêtre qui donne sur une mer largement gelée et où s'inscrit le passage lent d'un navire qui avance vers la droite, sort du champ de vision, puis fait marche arrière, sort du champ vers la gauche, avance à nouveau, puis revient. C'est cela, et seulement cela, que la caméra, comme un œil mémoire, enregistre, prélève de cette réalité incertaine et pourtant indiscutable. Aucune intervention de l'artiste hormis la mise en route du film, hormis la volonté de comprendre. Et l'explication (le navire se fraye péniblement un passage dans la glace pour atteindre le port) vient progressivement dans cette suspension du monde qui se livre tel quel, sans véritables clefs, par cette fenêtre qui n'a cependant plus grand chose à voir avec celle dont le tableau classique servait de métaphore.
Jean-Marc Huitorel