PRODUCTION 2008 DE LA COMEDIE DE CAEN
POUR MÉMOIRE
À notre époque, on lit seulement des yeux, en se dispensant de prononcer les mots, pour ne pas gêner son voisin. À l'époque où fut composé Job, qu'on le murmure ou qu'on l'adresse, un texte n'était jamais lu sans être prononcé à voix haute. Comme si la voix était la seule à pouvoir donner lieu, corps, et existence au texte. Comme s'il fallait tremper le support sec dans la bouche pour faire lever le livre. J'aimerais pouvoir percevoir dans la voix qui incante, qui psalmodie, qui refuse, qui berce, qui jongle avec les strophes, encore d'autres voix venues d'ailleurs : celle d'un absent, d'un mort, d'un dieu, d'un auteur.
Dans l'Antiquité, le texte n'était noté, gravé sur support sec, que pour en sécuriser, de temps à autre, le contenu. Chaque nouveau texte en compilait des précédents. On complétait, corrigeait, glosait, comme un musicien effectuant des «variations». Un discours sur tablettes de cire ou d'argile était long à graver, encombrant à manipuler. Les dernières recherches sur l'Art de la Mémoire dans l'Antiquité, montrent que le principal support des livres était, en fait, la mémoire personnelle du récitant, utilisée, non seulement comme espace de stockage et de codage, mais surtout comme outil de la composition elle-même. Le récitant-chanteur devait savoir par coeur de longs textes. De même l'assistance voulait, même en se taisant, pouvoir retenir des formules, des images fortes, des bribes de récit. Aussi les auteurs maniaient-ils les outils de la répétition, la scansion, la rupture, l'inversion, l'affirmation et la négation, la rime, et aussi la fragmentation, le choc des mots et des images... C'est avec cet outillage que l'auteur de Job a rêvé d'une machine à saisir le problème du malheur, à l'obliger à se déplier et se déployer.
Je rêve d'une recomposition de ce Job, qui serait remastiquation par la mémoire autant que par la bouche : Retrouver le mouvement organique du texte, les pauses de son souffle, ses répétitions et ses contradictions, la résistance de sa matière, la consistance de ses images ; tenter de respirer dans le souffle de l'original hébreu ; danser un contrepoint de son rythme singulier. Ce serait l'art d'une psalmodie à reconstruire, à inventer, avec d'autres instruments, mais aussi courants pour nous que la harpe ou les trompes l'étaient pour les auteurs antiques. Trouver comment saisir à corps ce texte-Job, tel quel, rétif à nos présupposés, pour que les gens puissent venir le voir se révéler dans toute sa musique.
Frédéric Révérend
La technologie, espèce dépendante du corps humain, connaît des mutations et des évolutions dont les figures précèdent et organisent les formes des mutations et des évolutions de son hôte.
Chaque jour désormais, et cela au prix de sa propre descendance à qui elle nuit sciemment, notre humanité est contrainte ou se contraint à des transformations pour garantir l'énergie suffisante à la nouvelle mise à jour hypnotique et technique du monde. Rejetés à l'extérieur de notre corps, écartés de nous, nous avons perdu les signes de notre identification. Chacun enfermé chez lui affronte cette nouvelle solitude qui, dans un geste de désespoir, sature les ondes et les canaux d'appels de détresse.
Humains bafoués et épouvantés sans interlocuteur consacré, nos cris, en nuée, s'accumulent, meurent, et nous ensevelissent. Où demain pourrons-nous pleurer épiderme contre épiderme ? Ou nous rassemblerons-nous pour exulter notre effroi et échanger nos joies ? Comment nous réconforterons-nous ? À qui rapporterons-nous les mots de l'opprimé ? Qui sera l'auditeur du souffle des hommes ? L'art sera-t-il notre messager ? Mille questions pour un même malheur et peut-être plus aucun dieu pour y répondre ; ou fol espoir, la voix d'un homme mécaniquement amplifiée par la voix d'autres hommes qui rient au travers des machines.
Jean Lambert-wild