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PHOTOS DE RÉPÉTITION
L'Ombelle du trépassé, photos Tristan Jeanne-Valès
PHOTOS
L'OMBELLE DU TREPASSE
Un spectacle de Jean Lambert-wild & Yann-Fañch Kemener
mardi 11 décembre à 20h30 mercredi 12 décembre à 19h30 jeudi 13 décembre à 19h30
à la Comédie de Caen, Théâtre des Cordes
Durée du spectacle : 50 mn
La Sainte Apocalypse de JeanLa poésie, dit l'un, est affaire de mots ; la poésie, dit l'autre, est affaire d'idées. Réconcilions ces deux débatteurs avec la méthode de l'huître et des plaideurs : la poésie est affaire de musique avec des mots, donc des idées. Sauf si l'on croit qu'il suffit de collisions avec des mots rares ou précieux, en dépit de tout sens, ou d'idéologie dans une phraséologie éclaircie en allant à la ligne à chaque phrase, la poésie c'est d'abord un chant qui instille du sens dans le chaos.Jean Lambert-wild chante et s'inscrit dans le lignage primitif des poètes de la généalogie du monde : les eddas, les genèses, les sagas. Dans L'Ombelle du Trépassé, il psalmodie un monde celte. Pas seulement à cause de la langue bretonne, mais en regard du monde créé : un univers de genêts jaunes et de mer sombre, d'embruns épais et de géologies grises. Mais aussi parce qu'il regarde plus haut et plus loin que le ciel des Chrétiens, petit monde vaguement sublunaire, au profit du cosmos, gouffre ontologique qui génère des ivresses sans nom chez le chamane qui se dirige, calme et droit, en direction du trou noir dans lequel il plonge son âme.Jean propose une apocalypse dans un cosmos qui ne refuse rien des langages qui ont voulu le dire : païen, chrétien, breton, il mélange dans un athanor gravé à ses initiales «la foi des étoiles» et «le lait de la vierge». Sait-on que, si voie lactée il y a, c'est parce que le lait d'Hera gicla dans l'univers et constella le noir de ces taches phosphorescentes ?Dans le même Graal païen, il verse le sabbat des sorcières et la pesée des âmes de saint-Michel, il obtient alors une mixture sublimée par le chant qui rappelle celui des récitants dans les tragédies grecques. Pour quoi ? Pour résoudre un problème posé comme on extrait avec deux doigts une épine dans un buisson ardent : «l'opacité d'être moi» écrit-il. Il faut une giclée de lait dans cette opacité.Ce liquide lumineux lancé en direction des étoiles rencontre une sagesse. Laquelle ? «Devenir ce qu'on n'est pas», qui est inversion de l'inverseur de valeurs qu'était Nietzsche. «Deviens ce que tu es» écrivait le poète philosophe Pindare. Pour que pareille idée soit juste et vraie, il fallait croire notre destin écrit dans le mouvement du cosmos. Alors il nous suffit de vouloir ce qui nous veut pour être.Jean Lambert-wild propose l'inverse : il veut devenir ce qu'il n'est pas. Autrement dit : obtenir par les mots un effacement de cette opacité de son être au profit d'une lumière qui est aussi un chant, une musique. Dès lors, le sait-il ?, il se fait schopenhauerien en musiquant le monde qui n'est qu'une seule grande énergie diversement modifiée. Son poème est un fragment de cosmos. Michel Onfray
Préface à L'Ombelle du trépassé
L'OMBELLE DU TREPASSE
À terre Prisonnier de la terre Au guet d'une aube nouvelle Tes yeux blanchis suivront Le défilé d'une cohorte d'inconnus Aux sourires reclus Tu les rejoindras Et tête baissée tu tourneras autour du monde Sans plus nommer l'arbre et l oiseau Tu tourneras Tes pieds perdront leur pas. Tu tourneras Au déclin de toi et des tiens Tu tourneras Perdant ton aube aux voix d'un autre monde Tu chanteras. Ces vies sans fantômes Disparus Ces vies sans morts Disparus Tu chanteras A l'oubli de la terre Tu chanteras
CRI PERDU DANS UNE MONTAGNE DE CRIS AU PIC DE CETTE COLONNE DE MOTS TON HUMANITÉ TRIOMPHERA
Jean Lambert-wild
D'abord, l'imposante minéralité d'un haut morceau de poussière, colonne de lave sèche perçant du dedans la surface du monde. Puis il deviendra évident que l'une des extrémités de cette colonne n'est ni pétrifiée, ni muette. Comme elle bruit, comme elle respire ! C'est qu'un homme se trouve en haut de la colonne, à bon nombre de centimètres au dessus de la terre, les chevilles enlisées dans le minéral ! Mais il n'est pas prisonnier : l'axe qui descend de sa petite fontanelle et le long de ses vertèbres se poursuit au cœur de la pierre. L'homme en est la moelle autant qu'elle le transperce. Cet homme, c'est le chanteur breton, passeur de mémoire Yann-Fañch Kemener. De sa «voix d'or», il parlera et chantera des mots écrits pour lui par Jean Lambert-wild, des mots qui seront l'aboutissement d'une entreprise alchimique d'alliage, d'or et de chair, de moelle et de magma. Au cœur de ce chant, on pourra entendre le pas d'hommes, de femmes, qui ont marché, dansé. L'homme voudra danser à son tour, mais comme il ne peut libérer ses pieds de la pierre, anachorète ancré, il transmettra cette ondulation à ceux de ses membres qui sont libres. Et lors il oscillera, entre chant et parole, oscillera entre la caresse et la gifle, oscillera tant et encore qu'il se mettra à tourner sur lui-même, vite, de plus en plus vite, derviche absorbé dans la contemplation de ses propres paroles. En bâtissant cette colonne de mots à l'extrémité tendre et respirante, Jean Lambert-wild, Yann-Fañch Kemener et leurs compagnons s'attacheront à façonner un langage qui ondule sur le fil vivant entre chant et parole, pour ouvrir dans le secret de ceux qui écoutent des portes qui mènent vers les recoins mystérieux d'une intimité commune, antérieure et ancestrale.
Entretien avec Jean Lambert-wild
Comment est né le projet de cette collaboration avec Yann-Fañch Kemener ? Travailler avec Yann-Fañch Kemener est un désir que j'ai depuis très longtemps. Je l'avais entendu chanter en 2005 dans une chapelle dans le Morbihan. J'étais accompagné d'Indiens Xavantes venus séjourner chez moi après les représentations de Mue au festival d'Avignon. Ça avait été un souvenir inoubliable. Depuis, une série d'occasions se sont présentées, et comme je suis attaché à la construction de tous ces signes, je me suis dit qu'il était temps de le rencontrer. Ainsi la rencontre s'est faite naturellement, comme une évidence.
Collaborer sur ce projet en particulier, est-ce parce que c'est le bon moment ? Si ce n'est pas le bon moment, les choses ne peuvent pas se faire. C'est le bon moment, et c'est surtout le bon projet. Affirmer, avec Yann-Fañch Kemener, une certaine idée poétique que nous avons du monde et que malgré nos esthétiques, nos parcours très différents, nous partageons, est très important. Je pense que nous avons un point en commun : celui d'aimer les mystères du monde. Lui les chante, j'essaie de les dire.
Vous évoquez l'idée d'une transmission, l'idée que la voix de Yann-Fañch Kemener vient d'un monde qui a un peu disparu… Je ne dirais pas que ce monde a «disparu», je dirais que sa voix vient d'un monde souterrain. Un monde qui existe mais qu'on n'entend plus, avec lequel on ne communique plus. Peut-être n'avons nous pas actuellement envie de trouver les portes d'entrée de ces souterrains-là. Ce que chante Yann-Fañch Kemener, ce n'est pas qu'un folklore breton : c'est un état du monde, une relation au monde, le fait que les hommes s'appellent et appellent les mystères. C'est le fait qu'il y a quelque chose qu'on s'échange et qu'on met en partage dans une communauté. Ce que Yann-Fañch Kemener fait n'a pas disparu. Dans un monde de surface, les souterrains sont moins entendus, mais il y a beaucoup de lumière dans les souterrains! Il y a de l'or en tout cas.
Qu'est ce qui vous intéresse dans ce travail sur la voix, sur l'oralité de la poésie, et pourquoi faire appel à la « voix d'or » de Yann-Fañch Kemener ? Nos émotions ne sont pas que sensibles. Elles participent de la relation que nous entretenons avec la matière, les éléments, la fièvre, avec le dard que peut représenter un mot. Quand une voix se pose sur nous, il y a un contact physique : elle agit comme une caresse. Ce qui est intéressant chez Yann-Fañch Kemener, c'est cette dimension tactile qu'a sa voix. Quand il parle, il y a derrière son vibrato des hommes, des femmes, des enfants, qui ont disparu depuis longtemps… Il y a des mètres de terre creusée par des générations, comme un puits immense qui le relie peut-être jusqu'au milieu de la terre. Il n'a pas creusé ce puits : il n'en est que l'héritier. Mais il a su rester à l'entrée de ce puits et faire en sorte qu'il soit connecté à ceux que nous avons en nous et d'où s'échappe notre voix. Il y a une force de surgissement dans la voix de Yann-Fañch Kemener qui est éminemment perceptible, par tout un chacun. Ces forces-là existent et agissent toujours et il suffit qu'à un moment elles soient réveillées pour qu'elles se réveillent en nous.
Un état de contemplation pourrait-il naître de cette présence de Yann-Fañch Kemener ? Je ne parlerais pas de contemplation, mais d'électrisation. Il y a beaucoup de commun dans une vie, et parfois des électricités nous traversent et font que nous nous réveillons avant de sombrer dans d'autres communs. La plupart du temps, nous sommes hagards. Nous passons devant beaucoup de choses sans les voir, nous sommes dans nos propres errements… Mais il y a des moments de grâce, de joie, qui font qu'on peut être présent. La puissance de Yann-Fañch Kemener, c'est d'être là. Quand il chante, il est là, et nous sommes tous là avec lui, et dans ce moment on existe. Être présent au monde n'est pas un état de contemplation ; c'est un état d'électrisation, parce que cet être-là peut se faire dans la fureur.
Pourquoi cet homme, seul, en haut de la colonne ? Qu'est-ce qui vous intéresse dans cette verticalité ? Cet homme est seul parce la solitude est un état commun, et ce n'est pas un état négatif pour moi. Nous sommes seuls, tous les hommes, toutes les femmes le sont. Cette solitude est ce qui nous permet de grandir, de nous élever. Nous sommes seuls face à nos questions, et notre capacité à l'affronter façonne notre capacité à partager ces questions, et à vivre en société. Bien sûr, il y a des solitudes douloureuses, mais il y a des solitudes qui sont simplement des états de perception qu'il ne faut pas éviter. D'un point de vue théâtral, la colonne donnera une verticalité à la parole. Ça va la durcir, la tendre. Il faut un tuteur parfois pour de grandes rencontres, et la colonne est un tuteur… C'est aussi ce qui relie l'homme au puits. De plus, ce n'est pas la colonne qui provoquera la rencontre, mais la tenue de l'homme en haut de sa colonne.
Je suppose que vous avez pensé aux anachorètes? J'ai évidemment pensé à la figure de l'anachorète, à Saint-Siméon, ainsi qu'aux joies mystiques que peuvent avoir les stylites, qui ont des rapports de prise, d'éveil, avec des formes de solitude étonnantes. J'aime les anachorètes. Ce sont des gens que j'ai toujours aimé côtoyer dans mes rêves.
Vous évoquez l'idée d'alliages, d'alchimie : entre poème et chant, entre la chair et le minéral. Ce sont des termes significatifs si on pense que Yann-Fañch Kemener est surnommé «la voix d'or de Bretagne». Pouvez-vous m'en dire plus de cette quête peut-être utopique ? A partir du moment où une utopie agit, ce n'en est plus une. L'utopie, c'est le vouloir. Maintenant qu'on est dans le faire, on affirme déjà quelque chose. Et on affirme que des amitiés étonnantes sont possibles, et que de ces amitiés pourra surgir une nouvelle façon de nous éveiller. C'est cela que nous cherchons, toujours. Les gens ont soif de beaucoup de choses, mais les gens ont soif aussi qu'on leur dise comment être là.
Propos recueillis par Eugénie Pastor 8 juin 2011
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